Vanessa Larré - Parcelle 112

King Kong Théorie

Note de mise en scène

Force est de constater qu’on a hérité et qu’on vit dans un monde d’hommes et que les femmes ont la place qu’on a bien voulu leur donner, place il est vrai qu’elles ont acceptée sans trop rechigner malgré l’écrasante domination qui les y a contrainte. Virginie Despentes qui n’a pas sa langue dans sa poche, fait partie des femmes qui née dans un monde post-révolution sexuelle, pensait pouvoir vivre une vie libérée des stigmates discriminatoires du passé jusqu’au jour où à dix-sept ans en compagnie d’une amie, elle est violée par trois hommes.

King Kong théorie retrace le chemin qui l’a conduite à se construire après et à partir de ce viol. Despentes dit à haute voix ce qui ne se prononce qu’avec dégoût dans nos sociétés conditionnées à rejeter tout ce qui parle du corps, sort du corps, se fait avec le corps et en particulier avec le sexe. Ce qui de la chair féminine est vécu comme un outrage, défini comme « inférieur », voué aux besoins « naturels » de la procréation ou de l’estomac. Le témoignage qu’elle nous livre se développe en une analyse subtile et documentée qui au fil du récit dévoile une pensée brillante et universelle. C’est un regard sur le monde, sur nos sociétés érigées par les hommes, pour un monde d’hommes avec la soumission passive des femmes. Pour qui s’intéresse un peu à l’Histoire, vingt siècles de domination masculine écrivent en long et en large le récit de cette volonté politique dont la construction culturelle du genre et ses mascarades participe. Car c’est bien à une lutte de pouvoir qu’on doit la grande fable de la condition dite inférieure de la femme.

Pourquoi monter ce texte au théâtre ?

- Pour qu’il soit dit et entendu, pour qu’il soit incarné et que sa transmission passe par la parole et la présence des comédiennes que j’ai choisies.
Au départ, un personnage s’adresse au public avec une grande sincérité : « Franchement je suis bien contente pour toutes celles à qui les choses telles qu’elles sont conviennent. C’est dit sans la moindre ironie. Il se trouve simplement que je ne fais pas partie de celles-là ». Ce personnage s’exprime sans colère, sans besoin de revanche, elle vient dire qu’elle ne trouve pas sa place dans ce monde tel qu’il est. Et je pense que c’est le sentiment de beaucoup de gens, hommes, femmes et « autres »confondus. En tout cas, c’est le mien. Trouver sa place, son espace de liberté, d’accomplissement, réinvestir sa part de créativité pour inventer sa vie au lieu de se soumettre aux conditionnements dictés par ceux qui n’ont pour seul but que le maintien d’un ordre qui sert leurs intérêts. La pièce est un manifeste qui engage une prise de conscience plus large que le néo-féminisme punck-trash qu’on aime coller aux propos de Despentes. On entre dans le nœud de la guerre : un état des lieux des conséquences du patriarcat pour tous, hommes, femmes, et autres, confondus...

La pièce traverse les différents épisodes que sont le récit du viol, une expérience dans la prostitution, un regard sur la pornographie, pour finir au cinéma sur l’île mystérieuse de Skull Island dans le film mythique de R. Armstrong et Merian C. Cooper (1933), « King Kong ». C’est une narration qui part du réalisme pour s’ouvrir à une forme plus onirique de récit où le théâtre a tout son sens. J’ai eu envie de trouver les passerelles qui pourraient faire le lien entre les récits intimes de ces femmes et leur condition d’individu dans le monde du travail, pour finir par la dimension symbolique du conte renouant avec les forces primitives. La pièce commence dans un lieu qui réunit trois femmes sur leur lieu de travail, mais dans l’espace réservé au personnel où les confidences et les révoltes peuvent s’exprimer en dehors des regards. Paradoxe intéressant que le théâtre autorise, puisque c’est précisément la scène à laquelle les spectateurs vont assister. La parole initialement monologuée du texte se transforme dans l’adaptation pour la scène, en une conversation entre trois personnages et le public qui n’assiste plus à un discours, mais participe à un échange.

Entretien avec Vanessa Larré

Quel a été le point de départ de ce spectacle ?

Valérie de Dietrich et moi sommes amie depuis le Conservatoire, nous avions depuis longtemps le désir de travailler ensemble. Nous avons beaucoup cherché autour de la question des femme et du genre - c’était notre sujet de prédilection - jusqu’à ce que le livre de Virginie Despentes nous tombe sous la main. J’avais beaucoup aimé Mutantes son documentaire sur l’activisme sexuel, et bien sûr le fameux « Baise moi » paru en 1993 et réalisé sept ans plus tard. J’ai été frappée par la beauté de son écriture très pulsionnelle et la force de sa pensée qui ne se laisse pas abattre ni impressionner et réussit à nommer ce qui reste difficile à articuler clairement aujourd'hui tant on veut nous faire croire que réfléchir aux termes de l’équité entre hommes et femmes est un combat d’arrière-garde. King Kong théorie est un livre très dense, il a donc fallu faire un gros travail d’adaptation pour en extraire une parole fluide et découpée en trois partitions. Car assez vite, nous avons su que nous voulions le faire jouer par trois comédiennes. J’aime beaucoup la configuration du trio qui permet d’élargir le discours à un dialogue très vivant.

King Kong théorie est un essai à la première personne, le faire jouer par trois comédiennes n’est pas a priori un choix qui va de soi...

Ça a d’abord été une intuition. Un désir presque organique et charnel de voir une triade de femmes sur scène. Il y avait une résonance mythologique. Et puis, je ne pensais pas que ce texte puisse se prêter à une forme monologuée: le texte est trop dense, trop heurté. Je voulais trouver une façon d’ouvrir la parole. Que puisse s’instaurer un dialogue entre les actrices bien sûr, mais aussi avec le public qui est clairement un interlocuteur. Il n’y a pas de quatrième mur, on s’adresse très concrètement aux spectateurs.

A sa parution en 2006, l’essai de Virginie Despentes se présentait comme un « manifeste pour un nouveau féminisme ». Où en est le féminisme aujourd’hui ?

Je ne sais pas ce que c’est vraiment que ce « nouveau féminisme ». C’est surtout une formule d’éditeurs je pense. King Kong théorie est avant tout la vision très intime et autobiographique de Virginie Despentes. Elle défend un point de vue sur l’autonomie des femmes, sur leur faculté à être responsable d’elle-même, à s’approprier leur corps, à investir leur vie, je le définirais plutôt d’humaniste. Cela va à l’encontre de certains discours féministes qui définissent la femme principalement comme victime des hommes et du patriarcat. Despentes précise que c’est aussi aux femmes de prendre leur place. Même si, comme pour elle, ça ne va pas sans blessures, par exemple pour la prostitution : on peut choisir de se prostituer, mais c’est rarement anodin, c’est souvent la chaire blessée qui ouvre la voie. Mais c’est aussi pour certaine femme, une façon d’investir un champs d’expérience pour leur émancipation, une façon de se réapproprier leur puissance.

Votre spectacle a une dimension éminemment politique, vous attendiez vous à un accueil aussi positif ?

La parole de Despentes questionne un enjeu de fond sur le rapport entre les hommes et les femmes dans notre société. Que ce soient des femmes qui prennent en charge cette parole sur un plateau, c’est subversif. Mais ça n’en fait pas pour autant un spectacle militant. Il s’agit plutôt d’un état des lieux, d’une observation des faits, parfois brutale il est vrai mais légitime et nécessaire à mon sens. Et ça, ça peut rencontrer l’intérêt de tout le monde. D’autant que la langue de Despentes est très vivante : elle est à la fois très construite et très accessible, et au service d’une pensée revigorante et brillante.